Mikinosuke Kawaishi : histoire du judo français, méthode et héritage

Temps de lecture estimé : 15 minutes
Illustration Mikinosuke Kawaishi
Mikinosuke Kawaishi

Et si le judo français n’était pas vraiment japonais ? Derrière chaque ceinture nouée dans un dojo se cache un homme qui a tout bouleversé : Kawaishi (1899-1969). Ce maître japonais n’a pas importé un art martial. Il l’a réinventé pour qu’il survive en Europe. Cette histoire du judo en France commence avec lui.

Pourquoi lire cet article ? Vous découvrirez la vie d’un homme hors norme et les coulisses d’une révolution silencieuse. Vous comprendrez ce qui l’oppose à la tradition originelle. Vous saurez enfin pourquoi son héritage divise toujours les puristes en 2026.

Table des matières

1. Qui était Mikinosuke Kawaishi, le père du judo en France ?

Le maître reste la figure tutélaire du judo dans l’Hexagone. Né le 13 août 1899 à Himeji, il pose le pied à Paris en octobre 1935. Sa mission est claire mais presque impossible : implanter cet art martial dans un pays qui l’ignore presque totalement.

Le fondateur du judo français atteint le 7e dan au Kodokan de son vivant. Six ans après son décès, la fédération française lui décerne le grade suprême posthume. Sur sa pierre tombale, une seule mention résume tout : « Fondateur du judo français ».

Maître Kawaishi n’a pas seulement enseigné. Il a réinventé un art martial pour qu’il survive en Europe.

2. Quelles sont ses racines japonaises et sa formation ?

L’enfance du futur maître commence dans le village de Tegara, aujourd’hui rattaché à la ville de Himeji. Son père, brasseur de saké, choisit pour lui des idéogrammes liés à la fabrication de l’alcool sacré. L’enfant pratique le judo dès son plus jeune âge.

À huit ans, il monte sur les tatamis. À quinze ans, il décroche sa ceinture noire. Un fait rare dans son lycée. Il étudie aussi le jujitsu, comme beaucoup de pratiquants des arts martiaux à l’époque.

Le jeune homme rejoint ensuite l’université Waseda à Tokyo. Il y étudie l’économie politique tout en s’entraînant pendant cinq ans. Lors d’une compétition par équipes, il bat quatre adversaires consécutifs. Et là, l’impensable se produit : le créateur du judo en personne, Jigoro Kano, lui remet son premier grade supérieur.

3. Comment est-il passé des États-Unis à Liverpool ?

À 21 ans, le futur fondateur quitte le Japon pour San Diego puis New York. Il y créé un club et y enseigne pendant quatre années. Cette première expatriation forge sa vision pédagogique adaptée aux Occidentaux.

En 1928, il traverse l’Atlantique vers le Royaume-Uni. Il débarque à Liverpool, ville portuaire où il fonde un club de jiu-jitsu. Pour gagner sa vie, il dispute aussi des combats d’exhibition. Sous le pseudonyme de Matsuda, il affronte régulièrement des catcheurs et lutteurs locaux. Personne ne devine alors qui se cache derrière ce nom de scène.

À partir de 1931, il rejoint le Budokwai de Londres dirigé par Gunji Koizumi. Il fonde ensuite le Club Anglo-Japonais et enseigne à l’université d’Oxford. C’est là qu’il observe le système des ceintures de couleurs élaboré par les Britanniques. Cette intuition va tout changer.

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4. Qu'est-ce que la méthode Kawaishi exactement ?

Le maître comprend une chose que personne n’ose dire à l’époque. L’enseignement japonais traditionnel rebute les débutants occidentaux. Il renomme alors chaque technique avec une nomenclature numérotée. Par exemple, ōsotogari devient « projection de jambe n°1 ».

Le judo japonais classique privilégie la mémorisation des termes en langue originelle. Cette barrière freine la pédagogie des arts martiaux en France. Sa célèbre formule devient son manifeste : le judo doit s’adapter à chaque région, comme le blé ou le riz.

Forces du système

  • Mémorisation rapide pour des élèves francophones
  • Progression visible grâce aux paliers intermédiaires
  • Adaptation culturelle aux mentalités occidentales
  • Place importante accordée au ne-waza (travail au sol)
  • Intégration des katas, kuatsus, kiais et self-défense

Limites identifiées par les critiques

  • Perte du sens philosophique japonais d’origine
  • Rigidité d’une classification trop standardisée
  • Éloignement progressif du judo officiel
  • Vision parfois jugée trop autoritaire par les élèves
  • Difficulté d’évolution face au judo de mouvement moderne

Le créateur du judo valide pourtant cette approche lors de sa dernière visite en France en 1938. Quelques mois plus tard, il s’éteint au Japon. Le système devient alors la référence pédagogique pour tout l’enseignement français.

Sa pédagogie a construit le judo français… avant d’être dépassée par ce qu’elle avait créé.

5. Pourquoi sa vision s'oppose-t-elle à celle de Kano ?

Au moment où ils se rencontrent, l’un règne, l’autre construit. Le créateur originel voit le judo comme un projet éducatif universel. Le pionnier français le pense comme une pratique sportive accessible à tous.

Aspect Vision Kano Vision du maître
Philosophie Universelle et éducative Pragmatique et adaptée
Pédagogie Tradition japonaise stricte Approche occidentale
Terminologie Termes japonais originels Classification numérotée
Système de grades Blanche puis noire Sept paliers colorés
Objectif principal Formation globale Efficacité technique rapide
Modèle économique Amateurisme Professionnalisation
Diffusion Via l'institut officiel Via une approche locale

Il n’a pas trahi le judo. Il l’a sauvé en le transformant.

Cette opposition explique les tensions futures avec la fédération internationale. Le maître a fait un choix radical pour son époque. Il a privilégié la diffusion massive plutôt que la pureté doctrinale.

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6. Pourquoi a-t-il créé le code des ceintures de couleur ?

Au Japon, jusqu’aux années 1930, deux ceintures dominaient : blanche et noire. Cette progression brutale décourageait beaucoup de pratiquants en Europe. Gunji Koizumi avait commencé à expérimenter d’autres couleurs au Budokwai.

Le maître reprend ce système de ceintures et l’enrichit pour la France. Mais surtout, il en fait un récit. Voici la progression mise en place dans chaque club de judo français :

  • Blanche → tu découvres
  • Jaune → tu comprends
  • Orange → tu contrôles
  • Verte → tu t’imposes
  • Bleue → tu maîtrises
  • Marron → tu enseignes
  • Noire → tu transmets

Les ceintures de couleur ont conquis le monde entier. Le karaté, l’aïkido et bien d’autres arts martiaux ont adopté cette innovation. Cette contribution reste sa marque la plus visible dans l’évolution du judo moderne.

7. Qui sont les premiers judoka formés par le maître ?

Le 1er octobre 1935, il pose ses valises à Paris. Il ouvre un dojo au 109 boulevard Auguste-Blanqui dans le 13e arrondissement. En juillet 1936, il créé le Club Franco-Japonais. Le 28 juillet, Maurice Cottreau s’inscrit. Le judo français vient de naître.

Le 25 octobre 1937, Moshe Feldenkrais fonde le Jiu-Jitsu Club de France. Cet intellectuel juif sera plus tard l’un des premiers à porter la ceinture noire française. Le créateur originel du judo accepte la présidence d’honneur. Paul Bonet-Maury devient vice-président. Frédéric Joliot-Curie occupe le poste de secrétaire général. Les pionniers du judo en France sont alors des intellectuels, chercheurs et journalistes.

À la fin de 1937, le club fusionne avec une autre structure rue Beaubourg. Le maître en prend la direction technique et le rebaptise Judo Club de France. Voici les premières ceintures noires délivrées :

Élève Date Particularité
Maurice Cottreau 20 avril 1939 Premier passage en titre
Jean de Herdt 12 juin 1940 Premier titré effectivement
Feldenkrais 1940 Co-fondateur du club
Henri Birnbaum 1940-1941 Pionnier en Espagne
Bonet-Maury 1941-1942 Futur président fédéral
Jean Andrivet 1942-1943 Futur président du CCN
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Baptiste Landais

8. Que devient le judo durant la Seconde Guerre mondiale ?

Durant la Seconde Guerre mondiale, le maître poursuit son enseignement malgré le contexte tendu. L’entrée en guerre du Japon complique pourtant sa position à Paris. Les premiers championnats de France de judo se tiennent le 31 mai 1943 à la salle Wagram. Le futur champion d’Europe remporte la victoire devant 3000 spectateurs.

Mais en 1944, tout bascule. Il est obligé de quitter la France. Il rentre au Japon par un long périple via Berlin, la Sibérie et la Mandchourie. Il confie la direction de l’enseignement à deux de ses meilleurs élèves français.

Le 9 novembre 1947, le Collège des Ceintures Noires est officialisé sous l’impulsion de ses pionniers. Cette structure regroupe tous les titulaires du grade le plus prestigieux. Elle deviendra rapidement plus influente que la fédération elle-même.

9. Comment Shozo Awazu a-t-il bouleversé le judo français ?

En novembre 1948, le maître retourne à Paris. Il fait alors un constat amer : le judo français a explosé en quantité, pas en qualité. Pour redresser la situation, il fait venir un sensei du Japon. Personne ne peut imaginer ce qui va suivre.

Shozo Awazu débarque à Marseille le 5 juillet 1950. Cet expert de 26 ans est considéré comme un prodige du newaza(travail au sol). Le 21 octobre 1950, lors d’un gala au Vélodrome d’Hiver, il monte sur le tatami. En une seule soirée, il bat presque tous les champions français. La leçon est brutale.

Voici les éléments clés de la tournée du judo en Afrique du Nord (avril 1950) :

  • Date : avril 1950
  • Ville hôte : Oujda, Maroc
  • Délégation : le maître, son assistant, le pdt fédération et le président du Collège
  • Impact : rayonnement de la discipline dans l’Hexagone et au-delà
  • Suite : essor en Algérie, au Cameroun, à Cuba et en Indochine

10. Pourquoi sa méthode a-t-elle dominé puis décliné ?

C’est l’une des grandes énigmes de l’histoire du judo en France. Comment un système aussi puissant a-t-il pu perdre du terrain en seulement quinze ans ? Ce n’est pas juste un déclin. C’est la mise à l’écart progressive d’un pionnier par ceux qu’il a formés.

Pourquoi cette pédagogie a dominé pendant 20 ans

  • Simplicité d’apprentissage : la classification numérotée parle aux Français
  • Adaptation culturelle : le maître pensait Occidental, pas Japonais
  • Absence de concurrence : aucune autre approche structurée n’existait
  • Réseau d’élèves : les pionniers diffusaient l’enseignement partout en France
  • Encadrement professionnel : les dojo rémunéraient les enseignants
  • Documentation écrite : les manuels accélèrent la diffusion en Europe

Pourquoi cette pédagogie a décliné après 1955

  • Arrivée du judo sportif : la compétition impose des règles internationales
  • Standardisation mondiale : la Fédération internationale est créée en 1951
  • Influence du Kodokan : les maîtres japonais retournent enseigner en Europe
  • Judo de mouvement : Ichiro Abe propose une approche plus dynamique
  • Conflits internes : tensions entre la fédération et le Collège
  • Vieillissement : la pédagogie n’évolue plus assez vite

Une approche innovante finit toujours par être dépassée par celles qu’elle a inspirées. Le maître a été victime de son propre succès. Les élèves ont fini par dépasser leur professeur.

11. Pourquoi s'est-il éloigné de la fédération française ?

Mais en 1955, tout bascule à nouveau. Plusieurs facteurs aggravent la situation. Les dojo imposent des cotisations élevées pour rémunérer les instructeurs professionnels. L’école japonaise originelle défend au contraire un modèle amateur. La fédération française peine à arbitrer ces conflits.

Des querelles personnelles et financières éclatent au sein du Collège. Il est progressivement écarté des instances dirigeantes. En 1961, l’impensable arrive : le père du judo français quitte ses propres institutions. Il prend son indépendance et créé sa propre académie.

Malade, il finit ses jours dans la difficulté, paralysé du côté droit. Il s’éteint le 30 janvier 1969 à Paris. Il repose au cimetière du Plessis-Robinson, comme le rappelle nippon.com.

12. Quels sont les ouvrages écrits par Kawaishi Mikinosuke ?

L’œuvre écrite reste impressionnante. Son assistant Jean Gailhat en assure les illustrations et l’adaptation française. Ces ouvrages ont formé des générations entières de pratiquants en France et à l’étranger.

Titre Année Éditeur
"Ma méthode de judo" 1951 Éd. Cario
"Ma méthode de self-défense" 1952 Adaptation J. Gailhat
"Enchaînements et contreprises du Judo debout" 1959 Éd. Publi-Judo
"Ma méthode secrète de judo" 1960, 1964 Adaptation A. Bouthinon
"Les Katas complets du Judo" années 1960 Judo International

Ces livres ont été traduits dans plusieurs langues. La version anglaise “My Method of Judo” reste rééditée régulièrement. Cette popularité témoigne de la valeur durable du système.

13. Quel est l'héritage de Kawaishi dans le judo moderne ?

Aujourd’hui, son influence est partout. Sauf dans les manuels qui portent son nom. Voici ce que cet héritage pèse réellement :

  • En France : 500 000 licenciés et code couleur universel
  • En Europe : essor en Belgique, Hollande, Espagne, Allemagne, Italie
  • Dans le monde : influence indirecte sur le ju-jitsu brésilien
  • En famille : son fils Norikazu Kawaishi a relu les principaux documentaires
  • Au cinéma : France Inter et Ronin Martial Production maintiennent sa mémoire
  • Au tatami : chaque ceinture nouée dans un dojo français porte sa trace

Aujourd’hui encore, certains experts débattent : faut-il revenir aux principes traditionnels ou garder l’héritage occidental ?

FAQ : questions fréquentes sur Kawaishi

C’est ce maître japonais qui l’a introduit officiellement. Il arrive à Paris le 1er octobre 1935 et ouvre son premier dojo dans le 13e arrondissement.

Né à Himeji en 1899, formé à Tokyo, il enseigne aux États-Unis puis au Royaume-Uni avant de s’installer à Paris en 1935. Il meurt en France en 1969.

Une pédagogie d’enseignement adaptée aux Occidentaux, basée sur une classification numérotée et un code couleur progressif des ceintures.

Une variante incluant des techniques de self-défense et de combat au sol, intégrée à la pratique sportive et enseignée dans les dojo de son académie.

Son fils s’appelle Norikazu. Il a participé à plusieurs documentaires et fictions consacrés à son père, dont une diffusion sur France Inter.

Pour fragmenter la progression des débutants et maintenir leur motivation. Au Japon, on passait directement de la blanche à la noire.

En France, il a structuré toute la pédagogie nationale jusqu’aux années 1960. En Allemagne et dans le reste de l’Europe, sa classification a inspiré les premières écoles d’enseignement formalisé.

Le documentaire produit par Ronin Martial Production est disponible sur YouTube. La FFJDA, Nippon.com et L’Esprit du Judo proposent des articles de référence (liens en bas de page).

Quel est le verdict final sur le paradoxe Kawaishi ?

La vérité dérange : sans cet homme, le judo français n’existerait pas sous sa forme actuelle. Mais sans l’évolution moderne, son enseignement aurait disparu dans les années 60. Son héritage vit dans un équilibre fragile entre tradition japonaise et adaptation occidentale.

Aujourd’hui, chaque ceinture nouée dans un dojo français porte encore la trace de ce pionnier.

À retenir absolument

  • Naissance et décès : 13 août 1899 à Himeji, 30 janvier 1969 à Paris
  • Formation : Tokyo et école Dai Nippon Butokukai
  • Parcours international : États-Unis, Royaume-Uni, France à partir de 1935
  • Innovation : nomenclature numérotée et sept paliers colorés
  • Premiers élèves : Cottreau, de Herdt, Feldenkrais
  • Bras droit : son sensei assistant arrivé en 1950
  • Œuvre écrite : cinq ouvrages publiés entre 1951 et 1965
  • Distinction : grade suprême posthume de la fédération

Sources institutionnelles vérifiées

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Article rédigé sur la base de sources institutionnelles vérifiées. Toutes les dates et faits ont été recoupés entre plusieurs sources avant publication.

Image de Alexandra TAILLEUX
Alexandra TAILLEUX
Infirmière et maman de quatre enfants, Alexandra Tailleux est passionnée par les arts martiaux. Bénévole au Dojo Nantais et impliquée dans la Judo Pro League, elle partage son expérience et sa vision authentique à travers des articles sur les valeurs, la pratique et la culture des arts martiaux.
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